Alex Colville, une exposition à voir !

Alex Colville, une exposition à voir !

L’exposition d’Alex Colville, présentée jusqu’au 7 septembre, par le commissaire Andrew Hunter, en collaboration avec le conservateur en art canadien Fredrik S. Faton du Musée des beaux-arts de l’Ontario, coordonnée par le conservateur associé en art moderne canadien Adam Welch du Musée des beaux-arts du Canada, est une exposition de plus de 130 œuvres du peintre canadien emblématique Alex Colville (1920-2013).

Alex Colville

D’autres artistes sont présentés en rapport avec cette exposition, notamment Mary Pratt, Christopher Pratt, William Eakin (qui a fait six photographies des pièces de monnaie de Colville), Wes Anderson avec des films de quelques secondes, Tim Hecker (avec une installation audio à 6 sources dans une salle polygonale), Gu Xiong, Stanley Royle (une source d’inspiration de Colville), Itee Pootoogook, etc.

Les œuvres d’Alex Colville présentent des scènes typiques de la vie quotidienne au Canada, mais elles ont aussi quelque chose d’insolite. Certaines scènes font avancer notre réflexion face à l’œuvre toujours finement détaillée au pinceau, secrètement composée avec une précision géométrique.

Tout est équilibre tranquille chez Colville. Ses œuvres évoquent l’intimité, la vulnérabilité, l’amour profond pour sa femme Rhoda et pour les animaux auxquels il vouait une admiration sans faille, inconditionnelle.

Dans des moments, parfois banals et insolites, profondément humains, l’artiste aborde plusieurs thèmes, notamment celle de la guerre dans laquelle il a servi en tant que peintre de guerre. Cette expérience, vécue à l’âge de 22 ans, l’a profondément marqué. Il a tenté de rendre avec précision l’horreur qui l’entourait. En avril 1945, envoyé au camp de concentration libéré de Bergen-Belsen, dans le nord de l’Allemagne, les images des ravages de l’Holocauste s’imprégneront en lui; elles le hanteront pour le reste de sa vie.

Il a mentionné, en parlant de ce travail: «J’estimais que ma tâche était de simplement décrire. J’ai essayé très fort de faire le mieux que je pouvais en tant qu’artiste de guerre. Je me disais, vu que personne ne me tire dessus, je peux essayer de faire un travail raisonnablement bon.»

Pour lui, une peinture ne pouvait jamais réellement traduire les vrais sentiments qu’il avait ressentis en voyant ces corps décharnés, empilés dans des fosses communes. «On se sentait surtout mal de ne pas ressentir l’immensité de l’horreur. Vous voyez une personne morte et vous trouvez cela horrible, mais en voir 500 ne rend pas la chose 500 fois plus horrible. Il existe un point où l’on commence à ne plus rien sentir… ce fut une expérience profondément traumatisante.»

L’exposition présente des œuvres parfois accompagnées d’anecdote ou d’explication. Pour ne donner qu’un exemple: Passé, présent et futur : Athlètes. Il s’agit d’un triptyque qui est habituellement présenté au centre athlétique de Mount Allison University, à Sackville au Nouveau-Brunswick. L’anecdote raconte qu’une tradition veut que les athlètes universitaires primés soient photographiés devant le triptyque. Suspendus à proximité, leurs portraits constituent un hommage au rôle passé, présent et futur que joue l’art de Colville dans la communauté. L’université Mount Allison a commandé en 1960 ces panneaux, dont des dessins et des études préparatoires sont également exposés, dans lesquels l’on voit la géométrie rigide employée pour composer son travail.

«Je ne réalise pas mes peintures avec l’idée qu’elles puissent être comprises en quelques secondes, en un coup d’œil rapide», a dit Alex Colville.

Avec des apparences parfois trompeuses, l’artiste nous présente une réalité quotidienne; la sienne, en premier lieu, celle à laquelle on peut s’identifier, en deuxième lieu. Alex Colville avait un sujet de prédilection: les personnages solitaires dans un paysage mettant en scène la machinerie de la vie moderne. Plusieurs œuvres très puissantes, notamment Ocean Limited, une huile et résine synthétique sur panneau masonite, réalisée en 1962, est d’une stupéfiante composition. Une locomotive avance à vive allure sur ses rails, entrant à droite dans l’espace pictural, tandis qu’elle traverse les terrains marécageux qui sont à proximité de Sackville.

Comme Colville lui-même le décrit, il s’agit d’un train plutôt célèbre qui reliait Montréal et Halifax. Dans la peinture, l’homme, le personnage, est contemplatif, seul, en apparence en train de méditer. Il se trouve à gauche de l’espace pictural. Dans ce tableau, mais également dans d’autres, le temps joue un rôle déterminant. Plus particulièrement dans Ocean Limited, temps court et temps long se côtoient (temps court pour la vitesse du train et temps long pour le personnage qui médite en marchant tranquillement). On présume que la seconde plus tard, le train est passé et qu’il n’y a plus rien à raconter.

Colville captait des tranches de vie, des moments du quotidien en les immortalisant, comme des instantanés, avec ses personnages jamais figés à la qualité onirique et surréelle.

Alex Colville

Dans les années 1950, Colville commence à peindre des scènes ordinaires qui allaient marquer sa carrière. Il met en scène des activités de tous les jours. Le spectateur est invité à prendre part au récit nuancé de l’artiste. La maison et les lieux avaient une importante capitale pour Colville. Après la guerre, il souhaitait mener une vie calme et ordonnée pour se concentrer sur sa famille et sur sa peinture. Ayant habité dans des petites villes universitaires animées, à Sackville au Nouveau-Brunswick et à Wolfville en Nouvelle-Écosse, Alex Colville s’était inspiré du paysage rural environnant. Il était d’ailleurs d’avis que c’est seulement en vivant dans une petite ville pendant longtemps que l’on pouvait atteindre une pleine connaissance et compréhension de ce qui s’y passait. Son art était empreint de cette philosophie de vie. Avec clarté et précision, il a réinventé la réalité de ces lieux familiers qu’il appréciait tant, en faisant des Maritimes le théâtre de scènes familières qui trouvaient écho au Canada et à l’étranger. Alex Colville a introduit un aspect psychologique dans plusieurs de ses œuvres.

Les cinéphiles seront ravis d’apprendre que quatre œuvres de Colville se retrouvent dans The Shining de Stanley Kubrick et que l’œuvre Pacific, une émulsion de polymère acrylique sur panneau dur, réalisée en 1967, a inspiré Michael Mann pour le film Heat de 1995. D’ailleurs, David Fincher y fait aussi référence dans son film Fight Club de 1999.

Plusieurs ont été influencés par Colville, notamment l’artiste chinois Gu Xiong qui a été profondément ému par les peintures de Colville exposées en Chine en 1984. La peinture Cheval et train, dans laquelle on voit un cheval courant sur les rails face à un train qui arrive en sens inverse, avait été une puissante image pour les étudiants chinois qui voyaient le cheval comme un symbole de liberté. Avec le recul, cette peinture prémonitoire semble être un sombre précurseur des images qui allaient émerger seulement quelques années plus tard à Pékin: celle d’un homme, debout, seul, devant une rangé de chars d’assaut se dirigeant vers la Place Tian’anmen.

Plus de 130 œuvres magnifiques, présentées dans plusieurs salles thématiques, ponctuées d’œuvres audiovisuelles, sont à voir et à revoir. Les dernières œuvres d’Alex Colville sont des énoncés simples au sujet du vieillissement et de la longévité du corps humain. Elles soulignent la quête perpétuelle de l’artiste d’une réponse à la question: «comment est-elle, la vie?» Il a réalisé un autoportrait en 2000, à l’âge de 80 ans. Il se tient nu, stoïque, dans son atelier. Rhoda, quant à elle, est la dernière peinture qu’il a réalisée en 2010. Femme et horloge n’a jamais auparavant été présentée en public. Celle avec qui il a été marié pendant 70 ans, Rhoda (née Wright), se tient nue devant leur horloge, un héritage familial. L’horloge est sans aiguille. A la toute fin de l’exposition, une œuvre audiovisuelle le montre en train de travailler dans son atelier en 2000. Il trace une œuvre à l’encre sur papier. En 2013, l’atelier est vide… l’artiste n’est plus.

David Alexander Colville est né en 1920 à Toronto et est décédé en 2013, à l’âge de 92 ans, à Wolfville en Nouvelle-Écosse. Il ne voulait jamais s’éloigner de Rhoda, qu’il avait rencontrée à l’université Mount Allison, dans ses cours des beaux-arts. Elle a été son amie, sa épouse, sa muse, son inspiration. Plus que sa moitié, elle possédait l’étincelle de vie.

L’exposition Alex Colville se termine le 7 septembre 2015, au Musée des beaux-arts du Canada, situé au 380, Sussex Drive, à Ottawa (Ontario).

Détails: www.beaux-arts.ca


Voir l’article publié sur le Huffington Post Québec

2016-11-30T04:02:35-04:00

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