
Léonard de Vinci à la sanguine
La sanguine
La sanguine est un médium de dessin issu d’un minerai naturel : l’hématite, un oxyde de fer (Fe₂O₃) dont les tonalités varient du rouge-brun au brun presque noir. Réduite en poudre, l’hématite présente une coloration rouge sang caractéristique, à l’origine du terme « sanguine ». Selon sa provenance et son mode de fabrication, la sanguine offre une gamme chromatique allant de l’ocre clair à des bruns profonds, parfois teintés de nuances orangées.
Il convient de ne pas confondre la sanguine avec d’autres pigments ou médiums de teinte brune ou sépia, tels que le sépia — issu de l’encre de seiche —, la bistre, pigment brun jaunâtre traditionnellement obtenu à partir de suies végétales, ou encore la terre de Cassel, pigment brun naturel riche en composés organiques carbonés.
La sanguine compte parmi les plus anciens outils du dessin. Son usage remonte à l’Antiquité, bien que son emploi se structure et se systématise davantage à partir du Moyen Âge. Dans l’histoire du dessin occidental, elle apparaît de manière significative à la fin de la période médiévale et connaît un essor notable à la Renaissance. Les artistes florentins figurent parmi les premiers à en exploiter pleinement les potentialités plastiques. Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange l’emploient régulièrement, tant pour des études préparatoires que pour des œuvres autonomes, seule ou en combinaison avec d’autres médiums.
À partir du XVIIᵉ siècle, la sanguine acquiert une popularité particulière en France et en Italie, notamment dans le cadre de la technique des trois crayons, qui permet un enrichissement subtil des contrastes, des volumes et des effets de lumière. Son usage se prolonge au XIXᵉ siècle chez de nombreux artistes majeurs, tels que Jacques-Louis David, Jean-Auguste-Dominique Ingres, Pierre Puvis de Chavannes ou Édouard Manet. Au XXᵉ siècle, toutefois, la sanguine est progressivement reléguée au second plan par les avant-gardes, au profit de médiums perçus comme plus contemporains ou expérimentaux.
Aujourd’hui, la sanguine connaît un regain d’intérêt et se décline sous diverses formes : craies carrées, bâtonnets, crayons, poudres ou encore pastels secs.
La sanguine en craie ou en bâtonnet, relativement proche du pastel sec mais moins friable, s’est imposée comme un médium académique de référence dans de nombreuses écoles d’art. Elle permet une application souple et modulable, pouvant être estompée à l’aide d’une estompe ou du doigt. Le bâtonnet peut être utilisé à plat pour couvrir de larges surfaces, taillé pour un tracé plus précis ou broyé afin d’obtenir une poudre. Les marques historiques, notamment Conté à Paris, demeurent des références incontournables. L’usage d’un fixatif est recommandé afin de stabiliser le dessin.
La sanguine en crayon, apparue plus récemment, offre une grande praticité, notamment pour le travail en déplacement. Commercialisée en ensembles de teintes variées, elle permet une approche plus contrôlée du trait. La poudre de sanguine, quant à elle — proposée notamment par des fabricants tels que Cretacolor —, est utilisée pour des effets de matière, de texture ou pour la réalisation de lavis, travaillés à l’eau au pinceau ou mélangés à un liant afin d’obtenir une pâte pigmentaire.
Le choix du support est déterminant. Les papiers de teinte crème, grise ou gris-bleutée sont particulièrement adaptés. Un papier légèrement grainé, conçu pour le pastel, le fusain ou spécifiquement pour la sanguine, permet une meilleure accroche du pigment et une restitution optimale des nuances.
Par la chaleur de ses tonalités et sa capacité à moduler les volumes, la sanguine se prête tout particulièrement au rendu de la chair. Elle demeure, à ce titre, un médium privilégié pour le dessin de portrait et de nu.

François Boucher – Étude de jeune femme de dos, 1740
La technique des trois crayons
La technique dite des trois crayons repose sur l’association de la pierre noire, de la sanguine et de la craie blanche. Leur emploi obéit à un principe d’équilibre visuel et chromatique, souvent résumé par une répartition hiérarchisée des valeurs.
Développée au XVIᵉ siècle en Italie du Nord, cette technique est d’abord utilisée dans le dessin de portrait. La pierre noire structure le dessin par le tracé des lignes principales, des ombres et des tonalités froides. La sanguine introduit les valeurs chaudes et participe au modelé des formes, tandis que la craie blanche est réservée aux rehauts lumineux.
La technique des trois crayons connaît un essor important à la Renaissance, notamment dans les portraits de cour du XVIᵉ siècle, chez des artistes tels que François Clouet ou Parmigianino. Elle se poursuit et s’affirme au XVIIᵉ siècle, en particulier chez Rubens, tant pour le dessin de portrait que pour les études préparatoires destinées à la peinture.

Antoine Watteau – Deux études d’une fillette en buste (The Morgan Library & Museum)