Le goéland — ou la mouette — n’est, au fond, qu’une succession de formes géométriques simples. Des cercles, des ovales, quelques lignes. Si vous savez dessiner ces formes-là, alors vous êtes déjà capable de dessiner la tête de ces oiseaux.
Il n’est pas nécessaire de tout représenter. Une tête, un fragment de cou, et l’oiseau est déjà là. Le dessin suggère plus qu’il ne décrit.
Ce qui distingue la mouette du goéland, en revanche, c’est surtout le bec. Celui de la mouette est plus fin, souvent rouge ou parfois noir. Celui du goéland est plus massif, jaune, parfois marqué d’une tache rouge. La mouette est généralement plus petite, le goéland plus imposant. Mais dans les grandes lignes, ce sont deux oiseaux de la même famille… et on les confond souvent.
Ici, l’artiste a choisi simplement de dessiner une tête de goéland.
Il n’est pas nécessaire de représenter un sujet dans son intégralité pour en exprimer l’esprit. Dans ce dessin, l’intérêt principal n’est pas le réalisme de l’oiseau, mais l’esprit de la mer vu par un goéland.
En intégrant un paysage marin à l’intérieur de l’oiseau, l’artiste lui donne une intériorité, une âme. Une étendue d’eau, quelques vagues, des rochers : inutile d’en faire trop. Le cerveau comprend. Le regard fait le lien. Le contexte suffit à installer la narration.
L’esprit du dessin fonctionne exactement de la même façon.
On n’a pas besoin du dernier set de crayons à la mode pour réussir un dessin. Les outils coûteux ne font pas le dessin. Ce qui compte, c’est le geste, la main, l’intention — ce que l’on appelle parfois « la patte » de l’artiste.
Avec un simple crayon graphite HB, un stylo à bille, un crayon à encre ou une plume sèche et une bouteille d’encre de Chine, il est possible de transmettre quelque chose de fort, de juste, de vivant. Bien sûr, on peut aller vers des techniques complexes, des outils sophistiqués… mais la simplicité a toujours meilleur goût.
L’âme du dessin réside dans la maîtrise du trait et des formes. Cette maîtrise ne vient que par la pratique, la pratique et encore la pratique. Il faut dessiner partout et tout le temps: sur un coin de table au restaurant, sur une serviette en papier avec un stylo, dans un carnet de croquis devant un paysage ou dans le calme d’un atelier.
Le dessin est probablement la forme d’art la plus naturelle et la plus spontanée qui soit. Les enfants dessinent avant même de savoir écrire. Et lorsque l’on se retrouve dans un pays dont on ne parle pas la langue, on dessine pour se faire comprendre. Le dessin est un langage universel.
Et surtout, dans tout dessin, il doit y avoir du plaisir.
Dans ce dessin le plaisir de l’artiste réside dans la simplicité. Le plaisir du minimalisme. Un crayon graphite, une plume ou un simple crayon à encre et c’est parti. Ce passage à l’encre transforme le trait : il devient plus affirmé, plus proche de l’écriture. Il raconte quelque chose.
La narration fait toute la différence. C’est elle qui donne l’esprit, l’âme du dessin. Sans histoire, le dessin reste muet. Sans récit, il tombe à plat sur le papier. Chaque dessin, quel que soit son sujet, gagne à porter en lui une histoire — celle de l’artiste, en tout premier lieu, mais aussi celle du spectateur.
Le dessin est une forme d’expression non verbale. Philosophiquement, il n’existe pas de bon ou de mauvais dessin. Il peut y avoir des maladresses techniques, bien sûr, mais ces maladresses ne sont pas des fautes : ce sont des points d’appui. Des tremplins pour rebondir, s’adapter, évoluer.
Il existe en revanche des dessins sans discours, de simples reproductions fidèles du réel. Elles peuvent être impressionnantes techniquement, mais il ne faut jamais perdre de vue la narration, cette étincelle qui donne vie au dessin.
L’esprit du dessin, c’est ce que l’on choisit d’y déposer.
Le dessin devient alors un réceptacle dans lequel on verse quelque chose de personnel : une idée, une émotion, un souvenir, une anecdote, un besoin, un idéal. Le dessin n’est pas une simple copie du réel. C’est un acte de transmission, au même titre que l’écriture.
Pour l’artiste, dessiner, c’est aussi une quête de la forme. Une tentative de créer un monde légèrement idéalisé, filtré par sa vision du beau, du calme, de l’équilibre. C’est également une forme de méditation. Lorsque l’artiste dessine, il est pleinement dans l’instant présent.
Le dessin structure l’espace tout en abolissant les frontières. L’artiste est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de ce qu’il dessine, physiquement, mentalement, émotionnellement. C’est une reconstruction du monde, à petite échelle.
Emmanuel Kant considérait le dessin comme l’élément essentiel des arts plastiques, plaisant par sa forme plutôt que par la simple sensation de la couleur. Ici, la couleur est absente. Et pourtant, même dans cette absence, il y a une sensation agréable : celle de faire naître un monde ou un univers au bout de la plume.
L’artiste peut tout inventer. En ce sens, le dessin est son refuge. Son goéland n’est pas une copie conforme du réel. C’est une forme qui s’exprime, qui possède sa propre vision de la mer — différente de celle de l’artiste, forcément… et différente de celle du spectateur.
On ne peut pas parler de dessin sans parler du dessein (D-E-S-S-E-I-N), c’est-à-dire: l’intention derrière l’acte de dessiner. L’intention repose sur quelques questions simples mais essentielles:
Qu’est-ce que je veux exprimer ?
Comment vais-je l’exprimer ?
Et quelle émotion ou réaction mon dessin suscitera-t-il ?
Si l’on prend le temps de se poser ces questions au début du dessin, alors celui-ci pourra se charger de l’esprit que l’on souhaite lui insuffler.
