Peut-on vivre de son art à notre époque ?

Par HeleneCaroline Fournier

Laurent Torregrossa (nom d’artiste : LO) est bien un artiste de son temps, jonglant adroitement avec les aléas du milieu artistique. Il débute sa carrière en tant que professionnel en 1989, en Lorraine (France). Sa notoriété s’articule alors autour d’une présence toujours croissante dans les salons et les foires d’art d’Europe. Sa cote grimpe en flèche et il vend ! A un point tel qu’il lui est désormais impossible de faire des expositions personnelles de 25 à 30 toiles, faute de pouvoir en accumuler. En 1997, les gens vont et viennent de très loin pour visiter son atelier. On achète ce qui est en cours de production et même les oeuvres à venir. Un tel succès, pour ce jeune artiste, alors âgé de 33 ans, dépasse de loin ses plus grandes espérances. Sa carrière internationale européenne est assurée par une demande forte. Certains collectionneurs privés, tels que Pascal Peigné, Francis Charlon, vont même jusqu’à acheter une trentaine d’oeuvres et passent des commandes. Rita et Hubert Bouma demandent à l’artiste de peindre une toile de 3m x 1,5m pour mettre dans la salle à manger de leur château, avant de passer des commandes pour les autres pièces de leur demeure située à Salm-le-Château (Vielsalm) en Belgique. Tout va bien pour l’artiste qui passe tout son temps à peindre et à retaper sa vieille maison bicentenaire dans un village-rue de cinquante habitants, à une trentaine de kilomètres de Longwy. Or, après avoir épousé une Canadienne en France, en 1997, il s’installe quelques années plus tard à Québec. Son premier choc avec le Québec au niveau des arts a été les galeristes qui s’étonnaient de voir surgir cet inconnu qui vendait à des prix de professionnels. L’artiste qui exposait alors dans cinq pays de façon permanente a été obligé de couper ses prix de galerie, au prix qu’il pratiquait quinze ans auparavant en Europe pour rendre accessibles ses oeuvres pour les galeries du Québec. La cote d’artiste qui doit normalement augmenter avec les années devait bizarrement s’inverser. L’étonnement passé, s’installe alors le doute: Les Québécois semblent le bouder. Serait-ce à cause de son accent qui trahit impitoyablement son origine ? Ou de son nom de famille imprononçable d’origine espagnole ? LO repart donc à zéro dans son nouveau pays, alors qu’en Europe la demande reste forte pour l’acquisition d’un « LO » original et que les collectionneurs s’arrachent les cheveux à cause de son absence sur la scène artistique européenne. L’artiste devra attendre 2007 avant de reprendre une cadence d’exposition acceptable au Québec et prétendre vivre à nouveau de son art, mais il est encore loin des revenus qu’il avait en Europe, dix ans auparavant. L’artiste a dû s’adapter au marché québécois, aux blagues à saveur raciste et francophobe (mais toujours racontées gentiment sur le ton de l’humour), au manque de jugement de certaines galeries qui souhaitaient un changement radical dans les sujets de LO. En effet, les marines, surtout les scènes du fleuve Saint-Laurent, trop banales pour le Québec, étaient tout simplement mal vues (sauf si ces mêmes scènes montraient le Château Frontenac ou quelques lieux facilement reconnaissables par les touristes). Il fuit les galeries pendant un moment, sélectionne judicieusement les professionnels avec qui il a envie de travailler et se met à faire des expositions personnelles dans différents endroits du Québec et du Nouveau-Brunswick par amour du contact direct avec la clientèle qu’il apprent à connaître. Les galeries des bibliothèques de la ville de Québec et de Lévis, les restaurants-galeries, les marinas et les clubs de yacht, la galerie du Grand-Théâtre de Québec, les boutiques du Vieux-Québec, de l’Ile d’Orléans et de Saint-Jean-Port-Joli, la boutique du Village Historique Acadien au Nouveau-Brunswick, les halls de grands hôtels, etc. sont ses terrains d’exposition. Il préfère ces endroits aux galeries traditionnelles pour leur proximité avec le public avec qui, quand l’occasion se présente, il discute passionnément de navigation et du majestueux fleuve Saint-Laurent qui est devenu sa source d’inspiration depuis qu’il connaît le Québec. Il continue néanmoins d’exposer en Europe dans des salons internationaux d’art contemporain, d’exposer jusqu’à Miami Beach avec certaines grandes galeries qui sont des habituées du plus grand et important événement d’art contemporain au monde. Fait étonnant : la cote de LO reste relativement haute en Europe, alors qu’au Canada elle est beaucoup plus basse. On ne s’explique pas bien cette différence flagrante entre le continent européen et nord-américain, mais on comprend que le marché de l’art est différent et que la clientèle a des attentes différentes. Aujourd’hui, bien peu de Québécois peuvent prétendre au statut d’artiste international – encore moins peuvent prétendre à un bagage professionnel aussi intense – mais les organisateurs d’événements continuent de prendre des artistes locaux comme présidents d’honneur et ignorent sciemment cet artiste contemporain à cause de son origine étrangère, bien qu’il soit devenu Canadien en juin 2005 et qu’il ait obtenu la nomination d’« Académicien » à l’Académie Internationale des Beaux-Arts du Québec en novembre 2007. L’artiste d’aujourd’hui a-t- il des chances de percer au niveau provincial quand il est international ? La question ainsi formulée semble en contradiction avec la logique même du cheminement artistique, mais répond néanmoins à une réalité du marché ignorée du reste du Québec. Il n’est pas facile, aujourd’hui, de se mettre au niveau d’un nouveau marché quand on vient d’ailleurs. « La déception » est d’autant plus importante que son succès était généralisé aux quatre coins de l’Europe et que la reconnaissance de LO s’étendait aux strates les plus hautes du marché international européen. Pourquoi cette différence, cet écart singulier entre ce qui se pratique en Europe et ce qui se pratique au Canada ?

C’est la question qui reste et demeure. LO fait annuellement, en moyenne, vingt-cinq expositions, tant au Canada qu’en Europe. Ses expositions sont gérées par un expert en art pour le territoire européen et par un agent d’artistes pour le territoire nord-américain. Ses oeuvres sont reproduites, vendues et distribuées au Canada par EGI et en Europe par Artamtam. Il est coté autant en Amérique du Nord qu’en Europe (Akoun, De Roussan, Magazin’Art, ArtZoom…). Il est artiste-académicien, membre de L’Académie Internationale des Beaux-Arts du Québec (AIBAQ), membre signataire de l’Institut des Arts Figuratifs (IAF), cofondateur du Collectif International d’Artistes Art Zoom (CIAAZ), membre de la Société Artistique de Charlesbourg (SAC), membre de la Coopérative Artistique Les Etchemins, membre des Arts Libres de Longwy, etc. Avec tout cela, peut-on vivre de son art aujourd’hui ? Oui, certes, mais pas du jour au lendemain. L’expérience l’a prouvé. Changer de continent, c’est changer ses perspectives d’avenir. Il faut avoir l’humilité nécessaire pour repartir à zéro, accepter d’être le pur inconnu pendant des années et de refaire ses preuves, de reprendre ses marques et de conquérir un marché différent avec une vision différente. Cela prend beaucoup de courage, de détermination, mais aujourd’hui, rien n’est possible sans la vocation. LO peint depuis sa plus tendre enfance. Il a d’abord dessiné dans les marges de ses cahiers d’école, avant de rêver de devenir dessinateur de bandes dessinées. Or, son cheminement a été différent. Il a fait un BAC en micromécanique avant de faire l’École des Beaux-Arts. Il a travaillé comme illustrateur pour une agence de publicité et comme freelance pour des cabinets d’architecture. Il est toujours resté dans le domaine de l’illustration, délaissant son rêve de bandes dessinées pour la peinture qui a pris toute la place dès 1989. Après plus de 500 expositions et quelques milliers d’oeuvres, LO fait le point sur ses vingt ans de carrière en tant que professionnel. « Le temps a passé si vite, c’est exactement comme si j’avais débuté hier… J’ai toujours le souvenir de ma première fresque, celle qui a fait de moi ce que je suis devenu aujourd’hui ». C’est, en effet, ce qui a décidé LO à devenir artiste peintre professionnel : une fresque au VVF de Giens. Un trompe l’oeil qui a marqué son destin. Par la suite, d’autres trompes l’oeil ont été peints, mais c’est la première fresque qui a marqué sa conscience de façon indélibile et qui l’a « réveillé ». « Il est né artiste, mais c’est son cheminement qui l’a confirmé comme tel », affirme l’un de ses proches. C’est pourquoi, on peut dire, sans risque de se tromper, qu’on ne devient pas forcément artiste, même avec des études à l’École des Beaux-Arts : on l’est ou on ne l’est pas et ce sont les événements qui réveillent l’artiste qui sommeillait jusqu’alors. Être artiste, c’est intrinsèque à certains individus qui, quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils disent, sont dans leur singularité, en tous temps et en tous lieux, de véritables artistes. C’est ainsi qu’on pourrait tenter de définir LO, Laurent, le Lorrain, l’ancien navigateur et l’ancien champion de France de natation. LO peignant des bateaux, c’est aussi quelque chose qui coule de source !

Lire l’article de la revue L’ArtZoomeur (Dossier: Les artistes d’aujourd’hui) en pdf

2016-11-30T04:02:43-04:00

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