L’acte posé

N é à Saint-Amand-Montrond en 1972, Fabien Chevrier vit et travaille aujourd’hui à Rouen (France). Il a fait un bref séjour à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux en 1990 où son travail fut mal perçu puisque, à l’époque, l’école préconisait plutôt d’autres moyens d’expression que la peinture seule. Il a donc continué son chemin en prenant pour exemple ce que de grands artistes avaient fait avant lui, tel qu’Alberto Giacometti qu’il aime pour sa plastique mais aussi pour « la pensée qui se cache derrière le médium ». Il s’est également inspiré de contemporains, comme Dado qu’il admire pour la couleur et le graphisme, Nikowski, Beksinski, etc. « Leur travail est infiniment proche de la philosophie » et leur art pose des questions essentielles et c’est en cela que, pour Fabien Chevrier, l’art ne peut être qu’engagé. L’artiste Rouennais expose régulièrement depuis 2003 et mène, parallèlement à sa peinture, un travail d’écriture « jours après jours », un journal qui est la continuité de la peinture quand celle-ci s’arrête. Il entreprend également des performances expérimentales mêlant son et peinture qui donnent, à chaque fois, des prestations monumentales, parfois quasi chamanique. Il a travaillé avec Da Vox, un artiste Hip Hop, et Miss Ganesha, une d.j. belge. « La performance c’est un peu un moment-clé, car elle est en prise directe avec le public », elle donne vie à l’art hors du musée. Il a effectué une fantastique performance toute une nuit lors de « RegArts Contemporains », pendant Les Journées du Patrimoine, à Longwy, en 2009.

S’opposer aux idées reçues

Fabien Chevrier n’écoute que son instinct et peint comme il court, sans réfléchir, sans lois ni règles, sans morale, avec sa seule obsession en poche. Il peint contre les idées reçues, contre la peur, la mort, le temps, le mépris. Il utile les pinceaux comme il prendrait les armes avec des bombes d’aéro comme arsenal. “Peindre et faire des tableaux comme on balance une grenade à fragmentation, pour qu’ils te brûlent les yeux, pour qu’ils te décollent la rétine et t’agitent la conscience”, telle est sa façon de peindre. Ses performances sont des happening politiques, des actes pour régler des comptes. C’est un artiste libre qui ne fait aucune concession, utilisant son corps tout entier comme instrument d’expression. “Peindre pour ne plus jamais s’arrêter de peindre, pour que tous les tableaux traversent la nuit et le temps des hommes”. En peinture comme en écriture, les questions restent les mêmes : Qui sommes-nous ? Que sommes-nous ? Quelle est notre place dans ce monde ? A quoi sert la vie ?

Ayant rejoint les néo-expressionnistes, ces nouveaux peintres français de la douleur, il révèle le genre humain à la manière d’un douloureux bain révélateur, happant l’image pour la fixer définitivement. Sa technique sauvage coupe le souffle, transperce l’idéal esthétique par une sensibilité non mâchée, non prédigérée. Il broie la nature humaine et l’étale sur une toile qui frémit, rugit, dérange devant les yeux du public. Formes informes, visages déformés, surgissant de la nuit, écrasant leurs visages dans nos cauchemars, les personnages de Fabien Chevrier nous parlent, nous hantent. Ils n’ont plus de masques, ils sont monstres, humains intenses dans leurs émotions. Ne sont-ils pas, en fait, si on gratte un peu la superficialité humaine, la vérité derrière l’apparence ? C’est ce que pense Jean-Louis Rioux qui a écrit dans son article “Monstre toi-même !” pour Les Affiches de Grenoble et du Dauphiné: “Les portraits de Fabien Chevrier nous regardent avec une insistance et une intensité telles, qu’il n’en faudrait guère davantage, pour que nous baissions les yeux. Ces visages flottent dans l’ombre, parce qu’ils sont issus de notre fond d’obscurité”.

Guy Denis a écrit, quant à lui, dans son livre Les Peintres de l’Agonie ou Les nouveaux peintres français de la douleur que les “artistes sauvages confessent leur frustration de la lumière, de l’harmonie apollinienne, dans la description de l’abjection, du pourrissement ou du fantastique, de l’ensorcelé, du magique, du chamanique” comme Fabien Chevrier l’a présenté dans Sabbats et magie noire. Ces humains d’ailleurs, issus des profondeurs psychiques exhumés de désirs cachés choquent ou fascinent… ou les deux à la fois. Ces artistes, tels que Fabien Chevrier, ne relèvent pas de l’art brut, mais peut-être plutôt de la brutalité dans l’art, un concept plus qu’une technique particulière. Parce que l’art accède aux mondes des idées, la peinture est un moyen d’expression. Pour Fabien Chevrier, la peinture se doit de porter des idées, de poser des questions. « La peinture se doit avant tout d’être un acte politique, la mienne est en révolte depuis le jour où enfant, j’étais hors de moi en ne voyant personne manifester dans la rue contre la mort, les injustices et le reste… »

L’art existe pour donner un sens à la vie. L’art doit troubler, déranger, s’opposer aux idées reçues… bouleverser la pensée collective pour qu’elle ne stagne pas dans l’indifférence et la résignation.

 

 

 

2016-11-30T04:02:39-04:00

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