Identification des artistes à travers les âges

Par HeleneCaroline Fournier

Au Moyen-Âge, les peintres et les sculpteurs sont des artisans supérieurs qui apprennent un métier. C’est en 1391 que le processus de différenciation des métiers a abouti à l’organisation, à Paris, de la corporation des peintres et tailleurs d’images ou communauté détenant le monopole de l’exercice du métier et le privilège exclusif de tenir boutique. La corporation assure la formation des artistes qui, vers l’âge de 12 ans, entrent comme apprentis dans l’atelier d’un maître. L’accès à la profession est réglementé : contrat d’apprentissage, stage de compagnon, confection d’un chef-d’oeuvre grâce auquel le compagnon est sacré maître. La concurrence entre les maîtres est contrôlée par les représentants de la corporation. Les peintres et sculpteurs, et pas seulement en Italie, se considèrent le plus souvent comme beaucoup plus que de simples artisans. Les communautés séculières et religieuses, les couvents et les cours, les cités entre elles se disputent les meilleurs d’entre eux, contribuant ainsi, comme le feront ensuite les rivalités entre mécènes, à élever la position sociale de l’artiste. Au Moyen-Âge, au moment où domine la corporation des peintres et des sculpteurs, qui se protège de tout recrutement extérieur, il existe pour les artistes plusieurs possibilités d’échapper à la juridiction parisienne : la protection royale, celle de l’Église ou de l’Université. Ils sont exemptés de toute sujétion à la corporation. Les enclos des couvents et les collèges du Quartier latin sont utilisés comme asiles et accueillent de véritables colonies d’artistes. Dans l’Italie de la Renaissance, dès la fin du XVème siècle, le peintre, le sculpteur et l’architecte sont progressivement reconnus comme des hommes de savoir autant que de savoir-faire. Leurs activités sont considérées comme radicalement distinctes des métiers manuels, des arts mécaniques et accèdent à la dignité théorique des arts libéraux. L’artiste n’est plus un artisan, mais un créateur, une sorte d’alter deus soustrait aux normes communes ; la représentation charismatique de l’artiste qui a cours tant chez les artistes que dans leur public se conjugue avec une image aristocratique de l’oeuvre d’art, unique et irremplaçable. Nous sommes là au point de départ des idées modernes sur le créateur et l’objet de création, et à l’origine d’une conception de l’identité d’artiste comme être inspiré. Protégés des Grands, familiers des humanistes, les peintres de la Renaissance qui se différenciaient intellectuellement et socialement des artisans du Moyen-Âge sont parvenus à échapper à la corporation en obtenant le libre exercice de la peinture et à conférer à la formation artistique une dimension de savoir et non plus seulement de technique. Soutenus par les pouvoirs en place, les artistes fondent des académies, un nouveau mode de professionnalisation de l’artiste est en voie de constitution qui trouvera sa forme définitive avec l’Académie de Louis XIV réorganisée par Colbert. L’Académie de Louis XIV accrédite définitivement la peinture et la sculpture comme arts « libéraux » distincts de l’artisanat et du commerce. Le nombre d’académiciens n’est pas limité, quoique jusqu’à la Révolution, il n’ait pas dépassé cent membres. La carrière d’académicien est strictement hiérarchisée : les élèves, les agréés, les simples académiciens et les officiers qui comprennent les conseillers : les adjoints au professeur, les professeurs, les adjoints au recteur, les recteurs et le directeur. C’est une carrière de fonctionnaire au sens moderne du terme. La Révolution, en 1793, supprime les corporations et toutes les académies, mais ces dernières se retrouvent au sein de l’Institut national de France créé en 1795. Les pouvoirs de l’Institut sont renforcés par le Premier Consul en 1803. Au XIXème siècle, l’enseignement donné dans les écoles des beaux-arts et couronné par le Prix de Rome est régenté par l’Académie. Le jury qui décide des admissions et des récompenses au Salon annuel de Paris émane d’elle. Au XIXème siècle, l’Académie des Beaux-Arts a vu son autorité mise en question par les conceptions individualistes des romantiques et l’image sociale qu’ils se sont faite de l’artiste. Dès les années 1870-1880, la vie artistique se scinde en deux types de carrière. Les artistes académiques font carrière à la manière des hauts fonctionnaires ; lauréats de l’École des Beaux-Arts, pensionnaires de l’Académie de France à Rome, ils rentrent à Paris pour exposer au Salon annuel, gagner des médailles et pour être, au terme de leurs études, admis à leur tour à l’Institut. La qualité des oeuvres est garante par la qualification des artistes, des diplômes, des médailles, des prix honorifiques et une demande existe pour elles. Les artistes indépendants opposent à un art qui se réfère à la tradition, un art qui se définit par sa volonté de rupture. Le rejet de la tradition artistique va de pair avec le refus des valeurs bourgeoises. L’artiste ne peut s’exprimer qu’à l’encontre de toutes les conventions. L’art novateur est un art pour la communauté artistique, c’est-à-dire : l’art fait PAR des artistes POUR des artistes. Pour susciter une demande, un nouveau type de relation s’est instauré dans les années 1870-1880 entre l’art et l’économie. L’entrepreneur « innovateur » fait donc son apparition. Tandis que la carrière des artistes « officiels » de la fin du XIXème siècle renvoie à un modèle quasi bureaucratique de carrière, la carrière des artistes indépendants qui travaillent pour gagner leur reconnaissance est plus proche d’une définition de carrière. L’artiste négocie la reconnaissance sociale de son identité d’artiste en rejetant tout critère extérieur de définition. La dénégation conjointe de la profession et du marché aboutit, paradoxalement, dans l’idéologie artistique, à l’accomplissement de la carrière d’un artiste. L’échec temporel constituant le fondement de la liberté créatrice et le signe de consécration devant la postérité. L’histoire de l’art du XXème siècle et particulièrement de l’art depuis 1960 est une entreprise d’autodestruction de l’art, d’assassinat de l’oeuvre, au sens strict du terme, et de contestation du marché, visant à faire éclater cette contradiction. En 1968, toutes les instances de qualification ont été dénoncées en même temps, aussi bien les survivances académiques que la sanction du marché. La question se pose dès lors à savoir qui est artiste, au-delà de l’auto proclamation « je suis artiste ».

Lire l’article de la revue L’ArtZoomeur (Dossier: Le marché international de l’art contemporain) en pdf

2016-11-30T04:02:43-04:00

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