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Mary Pratt, une autre exposition à voir !

Mary Pratt, une autre exposition à voir !

L’exposition sur Mary Pratt est présentée jusqu’au 4 janvier 2016 au Musée des beaux-arts du Canada, en collaboration avec Rooms Provincial Art Gallery de Saint-Jean de Terre-Neuve, avec l’appui de la maison de vente aux enchères Heffel.

«La réalité est première, le symbole suit. Je vois ces choses et, soudainement, elles deviennent des symboles de vie.»

«Je saisis mon appareil photo et je croque ce qui me dit: « peins-mois, c’est important, je ne veux pas tomber dans l’oubli ».»

Mary Pratt

Encouragée dès son jeune âge à développer ses talents artistiques, Mary Pratt trouve vite son moyen d’expression privilégié dans le dessin et la peinture. Elle raffine ses talents durant ses études en arts à l’université Mount Allison, située à Sackville au Nouveau-Brunswick, d’où elle est diplômée en 1961. Elle étudie auprès de l’artiste Alex Colville, qui influence le développement de son style et son choix subséquent du réalisme et de l’hyperréalisme.

Pourtant, à ses débuts, Mary Pratt ne peint pas de manière réaliste. La lumière, qui la fascine depuis son enfance, influencera le ton futur de sa peinture.

En 1957, Mary Pratt épouse un camarade étudiant en art, Christopher Pratt, qu’elle rencontre à l’université Mount Allison. En 1964, Mary Pratt a quatre enfants et continue de peindre. Plusieurs événements se conjuguent dans sa vie et la poussent à changer radicalement son style.

En effet, frustrée par le manque de temps qu’elle peut consacrer à son art, Mary Pratt commence à chercher une nouvelle méthode de travail pour exprimer l’intensité des modes de perception au centre de son expérience artistique. Elle commence à expérimenter l’utilisation de la lumière pour transformer un instant banal en une scène théâtrale chargée de sens. L’une des œuvres présentées dans l’exposition est l’une de ses plus importantes toiles réalisées avant qu’elle ne s’adonne à la peinture d’après-photo.

Faisant partie de sa démarche artistique depuis 1969, elle utilise l’appareil photographique pour enregistrer les multiples points de vue d’une même scène et pour capter les images du monde qui lui «sautent aux yeux». Mary Pratt se met à immortaliser la lumière et le moment présent. L’image saisie devient ainsi un témoignage d’une expérience visuelle qu’elle peut, plus tard, réinterpréter à sa manière dans ses tableaux.

Au départ, Mary Pratt est quelque peu démotivée par les semaines qui s’écoulent entre les prises de vues et le développement de la pellicule diapositive. Elle réalise toutefois qu’il y a, dans chaque lot, quelque chose à transformer, à réinterpréter. Avec l’utilisation de la photographie et ses enfants qui, en vieillissant, demandent moins de son temps, l’artiste commence à travailler régulièrement dans son atelier.

Avec Table du dîner, une huile sur toile de 1969, sa première peinture d’après-diapositive, c’est le plaisir de voir enfin, grâce à la photographie, la façon dont la sauce tomate du ketchup occupe le volume du récipient en verre dans toute sa transparence.

Dans son travail des années 1970, Mary Pratt aborde les objets quotidiens de la vie domestique des femmes. En les représentant en gros plan et dans tous leurs détails, elle les charge d’une signification symbolique plus vaste et d’un sentiment d’absurdité et de banalité. Avec le temps, elle avait constaté que la perspective classique du point de fuite ne pouvait saisir l’espace au même titre que la répétition et la diminution des volumes, notamment des ovales. Cette forme, facilement observable, est très présente dans sa peinture antérieure, notamment dans Gâteau pommes et pommes de terre, de 1969.

Dans Poires no 1 et Poires no 2, réalisées deux ans après, le travail d’après diapositives montre d’emblée que l’artiste appréhende l’espace comme une multitude de volumes mis en concurrence les uns aux autres. Gelée de groseillesThis little painting», comme disait Mary Pratt), réalisée en 1972, vient ajouter une lumière exquise à cette sensibilité spatiale que l’on retrouve dans toutes ses œuvres. Le soleil transperce de ses rayons la translucidité écarlate des gelées fraîchement empotées qui refroidissent dans leurs récipients de verre posés sur du papier aluminium froissé près de la fenêtre de la cuisine. Cette œuvre est typique de sa façon d’élever de banales activités ménagères au statut de rituel.

Mary Pratt écrira le 23 février 2015: «Cette petite peinture est l’une des premières que j’ai exécutées après m’être construit un atelier à l’écart de la demeure familiale. Bien entendu, j’avais confectionné de la gelée dans la cuisine de la maison et cueilli les baies d’un buisson qui jouxtait mon atelier tout neuf. La confection de gelée est une activité délicate qui produit de la chaleur et qui s’étale sur un minimum de deux jours. Pour autant que je me souvienne, j’en ai toujours fait, ou, du moins, vu faire. Cette tâche était si bien intégrée à ma vie estivale que, sitôt les baies mûres, eh bien, je faisais de la gelée. C’était en quelque sorte une obligation morale. Dément! Je n’avais vraiment pas le temps. Mais une fois la gelée prête et versée dans des coupes ou des pots stérilisés – l’écume en moins – et après l’avoir déposée sur le rebord d’une fenêtre, elle était sublime. Avant d’être en âge de confectionner de la gelée, je colorais de l’eau avec de la peinture et de la teinture, puis je versais ce liquide dans des pots en verre que j’alignais sur l’appui de la fenêtre de ma chambre à coucher afin de pouvoir les admirer. Ma mère tolérait la chose tant et aussi longtemps que je tenais la porte fermée. « On va te trouver bizarre », disait-elle. Cette petite peinture donne à voir le fruit de labeur de plusieurs jours. Faute de pots, j’avais utilisé des coupes à crème anglaise en pyrex. L’assiette blanche à l’arrière-plan contient l’écume dont j’avais débarrassé la gelée en ébullition juste avant de constater qu’elle était à point et prendrait. Je n’avais pas de thermomètre, je me fiais à la forme et à la grosseur des bulles ou encore à l’odeur de la cuisine. Quoi qu’il en soit, ma gelée prenait toujours. Et à Noël ou à l’Action de Grâce, je pouvais en tirer un plat cristallin qui, déposé sur la table, nous comblait de toute la splendeur de l’abondance estivale.»

Dans cette œuvre maîtresse de l’exposition de Mary Pratt, présentée au musée, l’on voit la lumière jouer sur le sujet. L’intensité du soleil de fin d’après-midi se reflète dans le liquide et évoque d’autres fluides rouges comme le vin ou le sang.

Dans un autre registre, certaines œuvres antérieures et postérieures à Gelée de groseilles évoquent les sacrifices inavoués, pourtant inhérents aux rites de la maison. Aussi introduit-elle les thèmes de la mort et du sacrifice dans le plus routinier des rites quotidien: la préparation des repas familiaux.

La persistance de la gelée et de la lumière qui passe à travers la translucidité et la transparence de la gelée est un sujet que Mary Pratt a exploré à plusieurs reprises. Elle l’utilise dès 1978 et plus tard, dans d’autres œuvres, telles que Étagères de gelées (1999) et Traînées de confiture, feux de gelée (2007), qui sont dans l’exposition. Au sujet de cette dernière œuvre, la magnificence de chaque «pot de lumière» illustre à merveille les principes structurés de la démarche de Mary Pratt. L’artiste s’en sert pour présenter une vue contemplative du monde et de la place de l’individu en son sein. Son désir de retourner à la Gelée de groseilles, son objet d’étude initial, est une révélation inattendue. En restituant des moments, par ailleurs fugaces, «this little painting» et les œuvres qui en découlent nous rappellent que les moments les plus intenses, sensuels et créateurs de la peinture ne proviennent pas d’un fait extraordinaire, mais de moments la vie de tous les jours, interprétés avec Art.

Mary Pratt est née à Fredericton au Nouveau-Brunswick en 1935. Aujourd’hui, elle vit et travaille à Saint-Jean, Terre-Neuve-et-Labrador.

L’exposition sur Mary Pratt se termine le 4 janvier 2016, au Musée des beaux-arts du Canada, situé au 380, Sussex Drive, à Ottawa (Ontario).

Détails: www.beaux-arts.ca

Voir l’article publié sur le Huffington Post Québec

2016-11-30T04:02:35+00:00