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La frontière entre artistes et artisans d’art

Quand les métiers d’art dépassent l’exécution manuelle… Sont-ils des artistes ou des artisans ? A moins qu’ils ne soient des « artistans » !

Présentés très simplement, les métiers d’art regroupent des activités très diversifiées qui relèvent autant du sens artistique de l’artisan que de sa maîtrise du geste et des techniques. Ils véhiculent des traditions manuelles nobles et exigeantes, et témoignent de la passion des professionnels qui les exercent. Décoration, mobilier, architecture, arts de la table, mode, arts et traditions populaires, art floral, arts graphiques, arts du spectacle, facture instrumentale, bijouterie-joaillerie-orfèvrerie… sont autant de secteurs où s’exercent les métiers d’art. Les artisans d’art travaillent et transcendent les matières brutes comme le verre, la terre, le bois, le cuir, le textile, la pierre, etc. L’appellation « métiers d’art » relève d’une nomenclature nationale française recensant 217 métiers, fixée par Arrêté ministériel du 12 décembre 2003. Ces métiers se classent en 3 grands domaines : la création contemporaine, les métiers de la tradition et la conservation et la restauration du patrimoine. C’est ce qu’on retrouvre sur un site français d’une Chambre de Métiers et de l’Artisanat. Au Québec, il existe l’équivalent qui s’appelle le Conseil des Métiers d’Art du Québec (CMAQ) qui est une corporation professionnelle des artistes et artisans en métiers d’art. Fondé en 1989, le CMAQ regroupe plus de 900 membres et représente l’ensemble des professionnels du secteur, c’est-à-dire 3000 artisans à travers le Québec dont Paule Bossé fait partie.

PAULE BOSSÉ

Paule Bossé est une artiste de la soie. Elle ne se voit pas comme une artisane, mais comme une artiste. Elle peint sur soie, inspirée des façons traditionnelles, mais évolutive en profitant de la transparence du support. Elle peint des oeuvres picturales, exposées sous verre de protection ou mises à nue, des oeuvres uniques et originales. Elle a eu bien du mal à se faire accepter comme artiste car « la peinture sur soie » reste, dans l’esprit du public, une activité artisanale. Les subventions sont difficiles à obtenir. Le Regroupement des Artistes en Arts Visuels ne veut pas reconnaître la peinture sur soie comme un art visuel. Le Conseil des Arts du Canada distingue les arts visuels et les métiers d’art : Les artistes en arts visuels doivent être des « artistes » et non des « artisans ». La frontière entre les deux catégories est mince, quand on voit tout l’aspect artistique de l’oeuvre réalisée. Il y a une réelle démarche derrière l’exécution et la philosophie de Paule Bossé tient plus de la philosophie artistique qu’artisanale. Que faire pour convaincre les fonctionnaires et les membres des divers comités qui prennent des décisions d’admettre l’art de la soie peinte comme art visuel au même titre qu’une acrylique sur toile ? Pourquoi le support, dans ce cas-ci, la classe dans la catégorie de l’artisane ? La frustration se combine à l’incompréhension pour l’artiste issue des Beaux-Arts. Paule Bossé a décidé de se consacrer totalement à l’art en 1974. Elle se consacre à la recherche constante et tenace alliant batik et peinture sur soie en s’exprimant par des tableaux et des carrés hauts de gamme. Ses sujets de prédilection sont souvent les personnages aux cheveux hirsutes, tantôt sarcastiques, tantôt naïfs, dans des ambiances souvent musicales, tantôt champêtres, presque toujours anecdotiques. Ses tableaux représentent souvent des situations, des états d’âme, des clins d’œil à la vie, des regards, mais toujours des images sans prétention, une conception d’une grande intégrité, des coups de cœur pour le plaisir de l’œil et celui de sentir la soie resplendir et révéler la couleur

ANDRÉ JUILLET

André Juillet expose annuellement à Expo Cité, au Salon des artisans de Québec, depuis l’inauguration de l’événement en 2005. Ses stylos, plumes et coffrets réunissent savoir-faire manuel, sensibilité artistique et esthétisme. Si on n’hésite pas à qualifier certains Mont-Blanc d’oeuvres d’art, qu’en est-il des stylos André Juillet qui ont parfois un côté historique, sont toujours originaux et uniques? Il travaille dans plus de 50 essences de bois, surtout des loupes, des ronces locales et exotiques, et même des bois de cervidés (ivoire québécois). Outre les bois, on retrouve dans les matériaux utilisés de la molaire, de la défense et des os de mammouths, de l’ivoire de narval, de morse, de l’oosik de Morse, de la corne de buffle, etc. avec, pour l’ivoire et la corne, une possibilité de « Scrimshaw » fait par Gaétan Beauchamp. Le bronze, l’acier damas « inox » font partie des métaux dans lesquels l’artiste-artisan travaille également. Si certains matériaux sont rares, d’autres sont inusités et ont souvent une valeur historique propre à Roberval, tels que: le clou de chemin de fer, la fonte des colonnes de la chapelle des Ursulines (1907-1909) et la brique du couvent, le banc d’église St-Jean de Bréfeuf (1930-1931), etc. Parmi les artéfacts utilisés, on retrouve un canon d’un fusil français 1740, le bois du bateau vapeur le « Cécilia L. » (naufragé le 1er novembre 1912), le chêne blanc des Cageux du XIXe siècle et des pièces retirées des eaux du fleuve St-Laurent et du Lac St-Louis. Il n’y a rien qui soit inutilisable pour lui. Sa matière première est tantôt historique, tantôt locale et exotique. Ses coffrets et éléments d’écriture sont de petits bijoux. Ils sont fabriqués à partir de pièces de haute qualité (rhodium, titane or ou noir, placage or 22k pour les garnitures, argent sterling, cristal Swarovski, etc.). Ils ont plusieurs styles et ont une personnalité propre. Les coffrets en bois s’harmonisent avec le stylo ou la plume. André Juillet ne se sent pas un artisan, mais un artiste. Les gens qui entrent dans sa boutique du 500 boulevard de l’Anse, à Roberval, découvrent un univers fascinant qui dépasse de loin l’atelier d’un ébéniste. Est-il un artisan car il fabrique manuellement des stylos et des plumes dans un but utilitaire ? Est-il un artiste car il y a une démarche derrière son travail ? Le terme « artistan » qui combine les deux réalités s’impose dans le vocabulaire pour qualifier ces gens qui sont à la frontière du métier d’art et de la création artistique pure et simple.

Entre 1960 et 1980, André Juillet restaure et fabrique des meubles québécois. Il devient travailleur autonome dès 1980 et reste dans l’ébénisterie et la conception de meubles adaptés. Les stylos, plumes et porte-mines et les ensembles de coffrets n’arrivent qu’en 1999. Il multiplie dès lors les parutions sur les ondes de TVA, les parutions dans les médias locaux et régionaux… les expositions aussi, car l’artiste expose son travail comme des objets d’art, au même titre que des sculptures précieuses. Parmi ses grands acquéreurs corporatifs et gouvernementaux, plusieurs noms prestigieux: la Ville de Roberval, la Traversée du Lac St-Jean, la compagnie d’assurances La Capitale, RNC Média, Caisse populaire Desjardins Sieur-de-Roberval, Hydro-Québec, Club Lions, l’Assemblée nationale du Québec, etc. L’« artistan » a un rapport intime avec l’oeuvre façonnée. Il maîtrise l’histoire de sa propre réalisation qui, je vous l’assure, fera couler bien de l’encre dans les années à venir ! La beauté surprenante, la splendeur inattendue et la douce chaleur de l’oeuvre sont autant de qualificatifs qui peuvent être attribués à l’essence-même du travail de ce créateur-né.

L’ArtZoomeur (Dossier : Au-delà des frontières)
Par HeleneCaroline Fournier

2016-11-30T04:02:39+00:00