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Art canadien et autochtone: de 1968 à nos jours

Une exposition à voir au Musée des Beaux-Arts du Canada (MBAC) à Ottawa jusqu’au 6 mai 2018

Poursuivant la trame narrative des salles d’art canadien et autochtone, l’exposition temporaire Art canadien et autochtone: de 1968 à nos jours, présentée jusqu’au 6 mai 2018, met en scène plus de 150 oeuvres aux techniques variées. Le visiteur y retrouve de la sculpture, de la peinture, de la vidéo, des installations, du dessin, de la photographie, etc. Certaines oeuvres émeuvent, surprennent, fascinent et… déroutent.

Soigneusement aménagées par une équipe de conservateurs du MBAC, les salles proposent un aperçu narratif réfléchi de l’art contemporain canadien par le biais de plusieurs thèmes abordés. Cette exposition est donc une concentration de perspectives autochtones à travers de multiples disciplines et à travers divers mouvements artistiques.

Parmi les oeuvres à ne pas manquer dans cette exposition, il y a certainement, dans la section de l’art autochtone récent, l’oeuvre Chaman harponné (1988) de Charlie Ugyuk qui exploite les formes organiques des os de baleine et explore le monde spirituel. Dans son oeuvre, l’artiste illustre un chaman empalé sur un harpon manifestant ses pouvoirs surnaturels en défiant la mort. La référence visible à la croix (reliée au christianisme) et, donc à la crucifixion, est délibérée et fait référence au christianisme forcé des autochtones, à une époque pas si lointaine.

Dans la section des réalisations des femmes artistes, l’oeuvre la plus étonnante est sans nul doute Septembre 1975 (1975) de Colette Whiten qui a réalisé des moulages de plâtre d’elle-même et de deux de ses amis. Les coffres qui accueillent les étranges impressions négatives des corps rappellent les sarcophages égyptiens et suggèrent une préservation parfaite et éternelle du corps humain. De loin, avec le jeu d’ombrage, le négatif se révèle autrement et donne la parfaite illusion d’une sculpture en volume.

Dans la section des peintures et sculptures des années 1980-1990, l’oeuvre Table et plancher ensoleillés (1991) de Murray Favro joue également avec la perception du visiteur. A première vue, cette oeuvre semble mettre en scène un intérieur révélant la lumière projetée sur la table et sur le plancher. En fait, il s’agit d’une illusion. L’artiste s’intéressant à la réplique d’objets et aux phénomènes de perception a sablé et peint les surfaces en bois de manière à reproduire l’effet du soleil entrant par la fenêtre.

Dans la section du lieu vécu, l’oeuvre très émouvante de Lawrence Paul Yuxweluptun, intitulée Terre brûlée, coupe à blanc en territoire amérindien. Le chaman vient en aide (1991) est issue de diverses influences et intègre les expériences contemporaines des populations autochtones. Dans l’oeuvre, le chaman rouge observe la terre dévastée tandis que les éléments du paysage, flétris, effondrés, pleurent derrière lui. L’artiste dira de cette oeuvre: « Je peins les choses telles qu’elles sont, voilà ce que devient ma terre ancestrale ».

Entre deux salles, trônent deux squelettes monumentaux de baleines de l’artiste Brian Jungen. Ces oeuvres intitulées Transmutation (2000) et « Vienne (2003) sont deux assemblages d’une série de trois. Transmutation évoque la faculté de passer librement d’une forme humaine à une forme animale ou spirituelle, tandis que Vienne désigne le lieu où les chaises en plastique ont été achetées et où l’oeuvre a été élaborée. L’artiste, par l’utilisation d’un objet quotidien – une chaise de plastique – a transformé l’objet usuel en quelque chose de totalement neuf et de totalement imprévu qui fascine par sa créativité.

Dans la section du dessin d’un océan à l’autre, l’oeuvre d’Alison Norlen, Edifice (2006), présente un vaste chantier de construction où coexistent le passé et le présent. Dans ce paysage onirique, issu d’une recherche réalisée par l’artiste sur Kitchener-Waterloo, l’oeuvre explore la transformation de la région au cours de l’histoire et restitue la perception qu’a l’artiste des sites industriels. Les couleurs dramatiques et l’absence d’être humain créent une atmosphère apocalyptique d’un lieu inaccessible en apparence.

Dans la section de l’art contemporain, l’oeuvre la plus déroutante est Remorque (2002) de Geoffrey Farmer. L’artiste, influencé par l’industrie cinématographique, a utilisé certains procédés techniques des plateaux de cinéma pour traiter des enjeux relatifs à la fabrication et à la reproduction du réel. Cette oeuvre monumentale et déroutante a été réalisée grâce à la technique du faux-fini. Farmer a ainsi créé la parfaite illusion d’une remorque usagée éclaboussée de boue.

Dans la section intitulée « Après le minimalisme, l’art conceptuel », la fascinante oeuvre de Micah Lexier, I am the coin (2010), est de loin la plus intéressante et interactive, à mon humble avis, car elle nécessite la participation du visiteur. L’artiste a réalisé plusieurs oeuvres avec des pièces de monnaie. Il utilise ces objets du quotidien pour leur qualité matérielle, leur connexion aux systèmes de mesure, leur valeur commémorative ou économique. Dans cette oeuvre particulière, les pièces sont frappées d’une lettre. Elles relatent une histoire selon la perspective de l’une d’entre elles. Le récit, qui contient des indices sur l’emplacement de cette pièce, commence exactement à mi-chemin de la grille et se réfléchit dans sa moitié supérieure; un calembour visuel fondé sur le principe de « pile ou face ». L’oeuvre a son propre site internet: www.iamthecoin.com

Pour avoir suivi les indices, j’ai pris un plaisir fou à entrer dans le jeu de cette oeuvre pour comprendre son message… et trouver la lettre. Un jeu de pistes qui nécessite la compréhension de l’anglais et une bonne dose de réflexion !

Personnellement, m’intéressant de près à la sculpture inuite, j’ai particulièrement apprécié les oeuvres à l’entrée de la salle du second étage. Ainsi, l’oeuvre intitulée « Nunali », une sculpture de pierre et de bois de caribou de Jackoposie Oopakak, présente une véritable vision du monde que renferment les gracieuses formes arquées de ce panache. Si le bois de caribou est un matériau couramment utilisé dans l’art inuit, la présence d’une ramure complètement sculptée est une rareté. Cette sculpture raconte des scènes traditionnelles de chasse; une façon de préserver l’enseignement des pratiques anciennes.

Une autre sculpture majeure serait Créature à tête d’oiseau (1990) de Kiugak Ashoona en pierre verte pâle. Cette sculpture représente Natturalik, un chaman à tête d’oiseau qui figure dans un célèbre conte inuit. Selon la légende, une jeune femme est enlevée par un aigle qui l’emporte dans son nid, au sommet d’une falaise, pour en faire sa femme. Dans de nombreuses versions du conte, la jeune femme échappe plus tard à l’oiseau et devient Nuliajuk, la déesse de la mer.

Dans cette exposition, on découvre des oeuvres, mais également des histoires d’hommes et de femmes autochtones qui ont souvent un message émouvant à faire passer.

L’exposition prend fin le 6 mai 2018.

Publié le 23 mai 2017 sur le HuffPost Québec

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